Le siège de Port-au-Prince : barricades et opération policière
La police va-t-elle reprendre l'un des « territoires perdus » dans la capitale haïtienne? La question est sur toute les lèvres alors que le mouvement d'autodéfense des quartiers se poursuit.
Une barricade de sacs de sable à Pacot, devant une boutique. Photo : Etienne Côté-Paluck / Dèyè Mòn Enfo (DME)
Les barricades se sont consolidées cette semaine de Port-au-Prince alors que les brigades d’autodéfense poursuivent les sièges de leurs différents quartiers afin d’en protéger les entrées et sorties. Pendant ce temps, le transport par bus et par camion est à l’arrêt depuis ce matin sur la route Nationale #2 à Martissant à la demande des syndicats de transport. Ceci fait suite à l’opération policière qui a repris de plus belle à la fin de la semaine au bas de la ville près du Bicentenaire et à Portail-Léogane, portes d’entrée de deux bases importantes de groupes criminels armés, Village de Dieu et Martissant.
Une barricade à Canapé-Vert vendredi dernier. Photo : Etienne Côté-Paluck
Bienvenue dans l’Infolettre DÈYÈ MÒN ENFO, collectif de journalistes et de professionnel·les des médias basé·es en Haïti. Merci à tou·tes les nouveaux abonné·es! Ceci est la version hebdomadaire payante avec revue de presse (6$CA/mois), aussi offerte à tous les abonné·es gratuitement pour un temps limité.
L’Infolettre DÈYÈ MÒN ENFO est une publication qui fonctionne grâce à vos appuis. Si vous le pouvez, n’hésitez pas à contribuer et appuyer le journalisme indépendant en Haïti.
Des panneaux avec des heures d'ouverture sont apparus la semaine dernière dans certains quartiers de Port-au-Prince, comme ici à Debussy et Haut-Pacot. Photos : Etienne Côté-Paluck / DME
Les couvre-feux se sont formalisés dans certains quartiers de Port-au-Prince cette semaine alors que des panneaux annonçant les heures d’ouverture de certaines zones sont clairement affichés. « Ce n’est pas le moment d’aller visiter sa petite amie dans un autre quartier », a annoncé un habitant de Canapé-Vert dans une entrevue devenue virale fin avril, au début du mouvement.
Photo : Etienne Côté-Paluck / DME
Les brigades populaires bénévoles surveillent toujours Solino, Christ-Roi, Canapé-Vert, Turgeau, Pacot, Debussy et Carrefour-Feuilles, entre autres. Plusieurs policiers qui habitent ces quartiers participent à cet effort de mobilisation à titre personnel.
« La frustration est toujours grande dans les rangs surtout que ces jeunes policiers n’habitent pas dans des quartiers aisés, mais dans des zones populaires dont nos dirigeants et l’international dans leur mépris n’en ont rien à foutre. La première résistance est venue de là. Le refus d’abandonner son quartier à des bandits même quand la hiérarchie demandait inexplicablement de retourner à la caserne, ceci impliquant de livrer la population à des bandits assassins et violeurs. Des policiers ont refusé et ont préféré se battre. » Rejeter la servilité, éditorial Le National, Gary Victore (13 mai 2023)
Ces derniers jours, un journaliste a demandé à une dame qui venait de recevoir une machette en cadeau si elle appréciait le geste. « Je n’apprécie rien, mon chéri, a-t-elle répondu. Chacun ne fait que chercher la sécurité de sa maison. La seule chose que j’aime, c’est l’ancienne Haïti où nos enfants pouvaient aller à l’école sans crainte. » Le mouvement d’autodéfense « bwa kale » devient ainsi une sorte de mal nécessaire devant une situation de survie.
Face à des gangs criminels qui font leur propre loi et un gouv. inapte à faire régner l'ordre, des groupes d’autodéfense citoyens se sont formés, notamment à Port-au-Prince.
Des morceaux de bois sont utilisés pour barrer la rue la nuit, souvent retirés partiellement sur le trottoir à la levée du jour. Photos : Etienne Côté-Paluck / DME
Plusieurrs barricades ont été montées sur la route de Nazon. Un container sert même à barrer la route à l'un des points d'entrée près du Carrefour Aéroport (2e photo). Sur la route de Nazon (avenue Martin Luther-King) samedi dernier, deux présumés criminels ont été lynchés par des résidents, selon certains médias (3e photo). Photos : Etienne Côté-Paluck / DME
La semaine a débuté avec la réouverture du sous-commissariat de Portail Léogane et le retrait de certains chars blindés. L’accalmie aura été de courte durée puisque des échanges de tirs ont repris dès mercredi entre la police et les bandes criminelles armées.
Jeudi, un jeune vendeur de lunettes de la station d’autobus Portail Léogane est même décédé alors qu’il courait se réfugier après le début d’une nouvelle fusillade en mi-journée. Il avait reçu une balle dans la tête.
Le directeur général de la police haïtienne, Frantz Elbé, a visité samedi le sous-commissariat de Portail Léogane vêtu de l’équipement complet de protection, dont un casque et un gilet pare-balles. Le même jour, une grande opération policière a inondé la zone de gaz lacrymogènes. L’immense tracteur de l’armée haïtienne, complètement bardé de feuilles de métal blindées, a aussi été aperçu sur les lieux. Il sert généralement à dégager des espaces restreints ou bloqués avant ou pendant les opérations policières.
« Les forces de l’ordre n’ont pas d’autre choix que de mettre le paquet, comme elles ont commencé à le faire ces derniers jours. Et surtout mettre les bouchées doubles avant qu’il ne soit trop tard. » Sémiologie d’un mouvement, éditorial Le National, Roody Edmé (9 mai 2023)
La question que tout le monde se pose désormais est la suivante : est-ce que la police va enfin intervenir pour déloger certains groupes criminels de Martissant ou de Village de Dieu? L’Association des propriétaires et chauffeurs d’Haïti (APCH) y croit. Depuis ce matin, la route de Martissant est vide à la suite d’un mot d’ordre de ce syndicat de transport, appuyé par d’autres, à l’effet d’éviter d’emprunter sur la route nationale qui traverse le fameux quartier.
Il y a un an, un modus operandi avait été trouvé entre les usagers de la route et les groupes criminels à la suite du premier blocage presque complet pendant les 12 mois précédents : un prix de passage serait exigé et une certaine sécurité serait alors, en échange, plus ou moins assurée.
« Pour le moment, et c'est le cas depuis des mois, on ne connaît pas les intentions et la stratégie au plus haut niveau de l'Etat. » La PNH va-t-elle faire mieux ?, éditorial Le Nouvelliste, Frantz Duval (8 mai 2023)
Cependant, l’APCH affirme aujourd’hui que cette entente ne tient plus « en raison du nombre de personnes qui ont été victimes à Martissant ces derniers jours, des gens qui ont été kidnappés, des véhicules qui ont été détournés, parfois pour passer des armes ou des munitions […] ainsi que ce qui se passe à Portail Léogane et Village de Dieu pour reprendre Martissant ».
Dans une déclaration publique, le syndicat a donc demandé aux usagers d’éviter dès ce matin cette route contrôlées par des groupes criminels armés depuis le 1er juin 2021, et ce, « jusqu’à ce que la police reprenne le contrôle de Martissant ».
Revue de presse - Insécurité région Port-au-Prince
« J’ai pu me relocaliser grâce à l’appui d’une organisation féministe Kay Fanm. » Najella a survécu à un viol collectif au fort des violences à Cité Soleil en juillet 2022. #KwapeVyolans #KayFanmAvèW
La Fête du drapeau bicolore haïtien sera un jour férié le 18 mai prochain. Les vendeurs ont commencé a sortir leur stock à Pétion-Ville. Photo : Etienne Côté-Paluck / DME
« Des discours sont prononcés en français, pourtant destinés aux masses qui n’ont que le créole pour […] se défendre et faire entendre leurs voix. Cette violence de l’intelligence. » Autour de la violence, éditorial Le National par Dominique Domerçant (12 mai 2023)
Rituels et cérémonies, exposition individuelle de Shneider Léon Hilaire, à Green Space Miami (USA) du 11 mai au 9 juin.
"C'est dans l'imaginaire collectif de la population haïtienne que je puise mon inspiration, notamment dans les croyances, les mythes et les traditions que je trouve très riches et qui doivent être partagés et préservés." Shneider Léon Hilaire, via Umanum
Videyo mizik semèn nan
Videyo mizik flashback 2022
Ekonomi
Une vente d’essence sur le marché informel dans les rues de Port-au-Prince vendredi dernier. Photo : Etienne Côté-Paluck / DME
L’économie est encore à l’arrêt en raison des problèmes de transport, sur la route de Martissant entre autres. De plus, la pénurie d’énergie perdure alors qu’Électricité d’Haïti (EDH) ne produit presque plus et que l’essence est toujours rare dans les stations-service.
Le prix du gallon sur le marché noir à Port-au-Prince est autour de 1500 gourdes (15$CA) alors qu’il se vend 570 gourdes (5,50$CA) à la pompe, pour les chauffeurs les plus patients qui acceptent de faire la file.
La vente de gazoline dans les rues d'Haïti est devenue un des business les plus florissants du pays, ici dans les rues de Port-au-Prince. Photos : Etienne Côté-Paluck / DME
« Le gouvernement Henry a créé beaucoup d’emplois dans 2 secteurs : celui des passeports et celui des produits pétroliers. Tout coûte plus cher grâce à la déréglementation généralisée inventée par le gouvernement Henry. » Faute de rendre les passeports disponibles, le gouvernement crée des « emplois », éditorial Le Nouvelliste par Frantz Duval (10 mai 2023)
« Un rappel pour mettre en branle le processus de décentralisation qui permettra à chaque région du pays de développer ses potentiels. » Il nous faut apprendre de nos drames, éditorial Le Nouvelliste par Jean Pharès Jérôme (11 mai 2023)
Encore la semaine dernière, les files devant les succursales bancaires (à l'arrière sur la première photo) sont toujours aussi constantes. Photos : Etienne Côté-Paluck / DME. Photos : Etienne Côté-Paluck / DME
« L'argent, quel qu'en soit le montant, ne suffira pas à faire de miracle, il faut avant tout un engagement résolu et de solides mécanismes de contrôle. » Attention à la répétition des erreurs du passé, éditorial Le Nouvelliste par Frantz Duval (9 mai 2023)
Le groupe Bagèt Majik durant le Festicap de la Vallée de Jacmel en janvier 2022. Photo : Etienne Côté-Paluck / DME
À quoi sert votre contribution à DÈYÈ MÒN ENFO ?
Votre contribution mensuelle permet de défrayer la production et de rétribuer les collaborateurs de DÈYÈ MÒN ENFO dans les communes de Cité-Soleil, de Port-au-Prince et de Cayes-Jacmel. De plus, des dons sont régulièrement distribués pour frais médicaux, frais scolaires et autres urgences auprès de ces communautés : ainsi, 276 $CA ont été distribués au cours de la dernière semaine.